À propos

 

LA DENSITE DES UTOPIES

 

Il semblerait qu’il n’existe plus aujourd’hui de terres inconnues, encore à explorer. Les paysages, les constructions et les objets façonnés par Pierre-Marie Péquignot, ressemblent pourtant aux relevés topographiques d’un territoire sans cesse à parcourir. Une cartographie[1] implicite, qui dessine ses contours à la lisière d’une forêt onirique ou sur les bords d’une falaise abrupte, et ose aussi des détours par des horizons désertés et des sommets non répertoriées. Dans les environs, on aperçoit des abris, des infrastructures, des plateformes, comme autant d’édifices souvent transitoires, fugitifs ; et aussi des ilots et des montagnes, artéfacts naturels aux allures vaporeuses. Mais sur cette carte fictive aux multiples échelles de tailles, les ponts, les voies, et tous les accès pour rejoindre un lieu de l’autre ne sont par contre que peu indiqués. C’est ainsi qu’elle affirme son aspect lacunaire, parfois impénétrable. Et si l’humain parait presque absent du décor, la hache, le skate, le lego ou la prise d’escalade, rappellent pourtant sa présence latente, et ses diverses tentatives de domestiquer son environnement. Car chacun de ces objets convoque l’action du corps et suggère l’existence d’un geste qui modifie la matière d’origine. Bois, pierre, papier, métal, les matériaux se remémorent leur état naturel et pointent en même temps l’artifice, questionnant ainsi les transformations et les passages possibles de l’un à l’autre. Jusqu’à s’aventurer parfois sur le terrain du « faux », la matière nous contraint presque à l’expérimenter. Arpenter, sauter, grimper, s’agripper, mais aussi fabriquer, jouer et construire, tous ces gestes de « défi », souvent vécus comme des efforts physiques, semblent ici paradoxalement ne pouvoir se réaliser que par le biais de nos projections mentales, qu’elles soient souvenirs, rêves, sensations, utopies…

Derrière un questionnement sur les paysages et sur les exploitations matérielles ou symboliques par lesquelles les hommes les ont peu à peu fabriqués, le travail de Pierre-Marie Péquignot s’affirme donc comme un processus de recherche permanente du matériau idéal. Appliquée à la position personnelle qu’occupe l’artiste dans les rapports entre nature et culture, s’engage une réflexion sur la sculpture autant que sur l’image, et sur les utopies artistiques autant que quotidiennes. Tester concrètement la densité des corps et des matières revient à tenter de se frayer des chemins possibles vers les utopies, ou plutôt à sonder ce que Michel Foucauld distingue comme des « hétéropies »[1], ces non-lieux qui se  localisent à l’intérieur même de nos espaces sociaux collectifs. Progressivement, chaque pièce réalisée concoure au déploiement d’une carte dévoilant de nouveaux reliefs aux abords aussi fantasmés que désenchantés, et met à l’œuvre une géologie sensible d’où s’évapore l’alchimie du plastique et du politique. Car tous les lieux traversés, qu’ils soient palpables ou plus invisibles, imaginaires, sociologiques, virtuels ou mythologiques, nous permettent de les atteindre en reliant des espaces de différentes natures, et de construire du sens en projetant entre eux des ponts, des bateaux, des échelles, des portes, des tremplins ou des passages de montagnes. Il nous incombe alors de tester les phénomènes physiques comme les processus mentaux qui accompagnent les pratiques et les idéologies que nous avons de notre environnement ; car une terre n’est jamais vierge, mais déjà peuplée de nos souvenirs, de nos représentations et de nos projections, avant même que nous ne l’ayons découverte. En arrière-fond, une brise légère propage silencieusement des récits de civilisation et de barbarie, de régions sauvages ou d’autres sous contrôle. Peut-être annonce-t-elle le temps, pour le nomade comme pour l’hermite, de questionner nos manières d’habiter la métropole[2], vaste territoire contemporain issu d’abondantes strates historiques. En arpentant les chemins escarpés de cet univers hétérogène et chimérique, à chacun d’entre-nous de relier et d’investir ces lieux étrangers, inédits, et hors d’un temps progressiste et d’un espace globalisant, de faire émerger de nouveaux matins pour nos montagnes.

Coline Miaihle

 

1« Dans les cartes, tout rappelle le mouvement et la plasticité du monde. (…) Comme il existe une poétique de l’espace, il existe une poétique des cartes. D’ailleurs, on dit souvent qu’elles sont des objets de rêveries  car leurs dessins et leurs aplats s’apparentent aux images hypnagogiques qui amorcent les rêves ou apparaissent dans le marc de café. (…) A y réfléchir, la carte fonctionnerait donc à la manière d’une anamorphose dont il nous faut trouver le bon angle de vision afin d’en redresser l’image cachée. »

Denis Gielen, Atlas de l’art contemporain à l’usage de tous


2« Il y a d’abord les utopies. Les utopies, ce sont les emplacements sans lieu réel. Ce sont les emplacements qui entretiennent avec 1′espace réel de la société un rapport général d’analogie directe ou inversée. C’est la société elle-même perfectionnée ou c’est l’envers de a société, mais, de toute façon, ces utopies sont des espaces qui sont fondamentalement essentiellement irréels.
Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu’ils sont absolument autres que tous les emplacements qu’ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies. »

Michel Foucault, Des espaces autres. Hétérotopies.

 

3« Qu’on ne nous parle plus de « la ville » et de « la campagne», et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s’étend autour de nous n’y ressemble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hyper centres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés : la métropole. Il y a bien eu la ville antique, la ville médiévale ou la ville moderne; il n’y a pas de ville métropolitaine. La métropole veut la synthèse de tout le territoire. »

Comité invisible, L’insurrection qui vient.


 

 

 

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